Les cinq séries présentées par Tania Mouraud au Domaine de Chaumont-sur-Loire nous mettent aux prises avec la beauté blessée du monde.
Le travail photographique de Tania Mouraud questionne ici les transformations qui s'opèrent dans la relation qu'entretiennent l'humanité et la nature. Ses photographies, travaillées comme des peintures, sont aussi le lieu d'une interrogation du point de vue. D'où regarde-t-on ? Que voit-on ? Se place-t-on en vis-à-vis d'une nature à laquelle on appartient pourtant ?
NOSTALGIA ET ÉMERGENCES
L’immensité, la neige recouvrant tout à perte de vue en fait la matière principale de Nostalgia (2019). Réalisée dans la région de Nijni Novgorod, grand pôle industriel russe pour l’automobile, l’aéronautique et l’énergie, la série ne laisse rien paraître de cette effervescence, hormis, si l’on scrute l’horizon, les stries verticales de pylônes mêlés aux arbres. Telles les lances hérissant la ligne d’horizon, humaine cette fois, dans le final du film Alexandre Nevski d’Eisenstein (1938), dont l’esthétique a "fortement marqué" l’artiste.
BORDERLAND
Dans Borderland (2007-2010), des vues rapprochées de bâches emballant des ballots de paille sont transformées par la lumière en toiles réfléchissant la nature, ciel et terre mêlés. Évoquant les Meules de Monet et les paysages atmosphériques de Constable ou Turner, elles se situent, dans l’ordre esthétique, à la frontière (en anglais border, donnant borderland, zone frontalière) entre figuration et abstraction.
BALAFRES
Balafres (2014) documente l’empreinte irréversible sur le paysage de l’exploitation du lignite, un charbon utilisé pour le chauffage et l’électricité, dans d’immenses mines à ciel ouvert en Allemagne, à Inden, Garzweiler et Hambach, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. S’il est prévu qu’un lac artificiel recouvre la mine de Hambach, à sa fermeture en 2045, le titre met l’accent sur la violence irréversible infligée au lieu – avec 293 mètres sous le niveau de la mer, Hambach est l’une des plus profondes mines à ciel ouvert, et son extension ronge toujours plus avant la forêt.
FILM NOIR
La série inédite Film noir (2021), issue de prises de vue au Canada en 2011, montre des marécages avivant d’autres souvenirs cinématographiques, américains ceux-là, entre courses-poursuites en eaux troubles et art de l’angoisse – qu’on se rappelle le marais engloutissant, dans Psychose (1960) d’Hitchcock, les pièces du crime. Dans cet entre-deux entre la terre et l'eau, où tout se meut et trouble, la perte de contrôle semble inéluctable. Embourbement d’autant plus terrifiant qu’il se double, ici, d’une beauté picturale propre à se laisser fasciner, abandonnant ses derniers repères.
Ces photographies nous placent au sein d'un environnement difficile à deviner, indiscernable. Les lignes et leurs reflets écrivent une trame qui invite à l'abandon, à la contemplation de ce que l'on ne peut comprendre qu'aux moyens d'un effort et d'un certain recul, dans une pause dans notre course quotidienne.
DESOLATION ROW
Dans Desolation Row (2018), des champs de meules élèvent vers un ciel bas de hautes tours noircies, penchées au point que l’on s’attend à les voir "tomber avec des chocs funèbres", selon l’image du Chant d’automne (Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857). Le regard de l’artiste interroge : que reste-t-il d’une production quand elle a été poussée à l’outrance ? Une matière non plus nourricière, mais pourrissante et gazogène. Le double motif de la ruine et de la décomposition, proche du memento mori, devient invitation à de pas détourner le regard de ce qui dérange. Pour l’artiste, "être citoyen, c’est vivre les yeux ouverts sur le monde", s’en porter témoin. De la désolation peut alors sourdre une révélation, sens étymologique de l’Apocalypse, à laquelle fait écho Desolation Row ; non révélation cosmique, cependant, mais prise de conscience de nos limites – autre sens de border.
REPÈRES BIOGRAPHIQUES
Tania MOURAUD
FRANCE

Née en 1942 de parents résistants, Tania Mouraud entre en création de manière autodidacte. Éduquée à l’art et à l’histoire par une fréquentation assidue du musée du Louvre, elle apprend par porosité et compagnonnage avec les avant-gardes, en particulier à Düsseldorf.
En 1968, elle fait table rase de ses recherches consacrées à la peinture, par l’autodafé de la totalité de ses toiles dans la cour de l’hôpital de Villejuif. De ce geste inaugural naît son œuvre propre, à partir des Initiation Rooms, treize projets de chambres de méditation. En 1977, City Performance n°1, ensemble de 54 "NI" déployés au lieu de publicités sur des panneaux parisiens, dénonce le consumérisme et la saturation de la parole par ses injonctions.
À partir de 1988, le travail sur les mots dans l’espace urbain se développe avec les Wall Paintings, formules étirées sur des murs exigeant un effort de déchiffrement pour être lues. La vidéo Sightseeing (2002) inaugure un nouveau chapitre de création, tourné vers l’image en mouvement et le son, en même temps que s’accentue le rapport à l’Histoire. Réputée intellectuelle et conceptuelle, l’œuvre affirme, dans ses pistes récentes, son incandescente sensibilité au monde. Entre les deux pôles de l’émerveillement et de l’horreur, incarnés de façon paroxystique par les vidéos Ad Infinitum (2009), immersion dans l’océan habité de baleines, et Ad Nauseam (2014), destruction industrielle de livres, Mouraud indique sa ligne de force : "Ce qui maintient mon travail, c’est l’éthique. Les formes varient, mais le fond est toujours le même. C’est mon attitude fondamentale."
Tania Mouraud est représentée par la Galerie Ceysson & Bénétière, Paris et la Galerie Claire Gastaud, Clermont-Ferrand.