Démarche artistique
Les séries dont sont issues les photographies présentées au Domaine de Chaumont-sur-Loire, Water et Anthropocene, sont emblématiques de l’œuvre du Canadien Edward Burtynsky, dédiée à la défense de l’environnement par les moyens de l’art. Depuis ses débuts comme mineur, ouvrier et photographe, son objectif s’attache à des "paysages industriels", portant les stigmates de l’action humaine (carrières, champs pétroliers…). Second caractère commun aux sites qu’il photographie : leur beauté à couper le souffle – du moins envisagés du ciel, puisque la photographie aérienne lui permet de rendre le sublime de ces lieux. Son intention est claire : si ces images touchent par de multiples attraits, éclat des couleurs, harmonie quasi abstraite des formes, immensité de formats où le regard peut s’absorber et, grâce à la haute résolution, se perdre dans le foisonnement des détails, plaire n’est pas la fin de ce travail, né d’une exigence éthique autant qu’esthétique. Ici la beauté a mission d’éveiller. "Grâce à l’art, les êtres humains peuvent être beaucoup plus conscients de l’impact de leurs actions", dit Burtynsky.
Une conviction l’anime : celle que les plaies infligées à la terre sont le fruit de la méconnaissance, qui sépare les hommes du réel et les enferme dans des mondes factices, clos sur eux-mêmes. Au contraire, pense Burtynsky, la connaissance d’être liés aux écosystèmes abîmés comme à ceux qui en subissent les effets directs peut conduire à changer son regard, puis ses actes. L’artiste n’adopte pas une posture accusatrice, mais œuvre en pédagogue : "J’aime travailler sur de grands formats, de larges aplats. Quand on se place devant, on peut ressentir une sorte d’expérience corporelle, sensorielle. On a le sentiment de planer au-dessus du paysage, d’avoir le vertige, de développer une relation particulière avec l’endroit observé. Beaucoup disent que ces images sont terribles. Oui. Elles montrent un désastre. Mais nos villes, les bâtiments dans lesquels nous vivons, le sont autant. Ce que vous voyez, c’est notre vie de tous les jours ! Je voudrais montrer que ces mondes sont les nôtres. On ne vit pas en ville, on n’achète pas sa voiture, sans puiser dans des gisements de cuivre ou de fer, sans créer du plastique. Tout est intimement relié. C’est de cela dont je veux parler."
Parler, c’est ce que font les images présentées à Chaumont, les unes consacrées à l’eau, les autres au concept scientifique d’anthropocène. La série Water étonne par sa diversité, loin de l’uniformité liée, dans l’imaginaire, à l’élément source de la vie sur terre. C’est que Burtynsky entend "comprendre l'eau" dans la complexité de son rapport à l’homme, "ce qu'elle est et ce qu'elle laisse derrière nous quand nous sommes partis, notre utilisation et notre mauvais usage." Comme l’écrit Russell Lord, conservateur des photographies au NOMA (New Orleans Museum of Art) : "Le projet nous emmène à travers des paysages creusés, des régions de delta à motifs fractals, des formes biomorphiques aux couleurs menaçantes, des puits à marches rigides et rectilignes, des parcelles d'irrigation massives à pivot circulaire, de l'aquaculture et des rassemblements sociaux, culturels et rituels. L'eau est introduite par intermittence comme une victime, un partenaire, un protagoniste, un leurre, une source, une fin, une menace et un plaisir. L'eau est aussi souvent complètement absente des images. Burtynsky se concentre plutôt sur les effets visuels et physiques du manque d'eau, donnant à son absence un effet encore plus puissant."
Formé à partir du grec anthropos, "être humain", et kainos, "nouveau", le terme d’anthropocène apparaît au début des années 1990. Formalisé par Paul Crutzen, Prix Nobel de chimie, il fait référence à une période de l’histoire de la terre qui aurait succédé au temps géologique précédent, l’holocène, dès lors que l'influence des activités humaines sur le système terrestre est devenue prépondérante et son empreinte, irréversible. En particulier, le concept attire l’attention sur la trace laissée par l’homme dans les strates géologiques. Thème cher à Burtynsky depuis ses premiers travaux dans les carrières, dévoilant en coupe la profondeur des époques passées et la déflagration des changements apportés par l’homme. Les photographies de la série Anthropocène sont au cœur d’un projet déployé à travers de multiples disciplines. Porté par l’association de Burtynsky avec les réalisateurs Nicholas de Pencier et Jennifer Baichwal, The Anthropocene Project s’appuie sur trois piliers : le film ANTHROPOCENE : The Human Epoch (2018) ; une exposition immersive convoquant des technologies telles les Gigapixel, organisée avec le Musée des beaux-arts du Canada, le Musée des beaux-arts de l’Ontario et la Fondazione MAST (Bologne) ; un livre (Steidl, 2018).
Montrer ces images à Chaumont, haut-lieu de dialogue interdisciplinaire, s’inscrit dans l’esprit du projet, mû par la volonté de porter la question écologique à la rencontre du plus grand nombre.
REPÈRES BIOGRAPHIQUES
Edward Burtynsky naît en 1955 à St. Catharines, dans la région des Grands Lacs au Canada. Enfant, il grandit dans l’univers industriel – son père travail chez General Motors. Adolescent, il rencontre la nature sauvage, la wilderness. "Cette expérience a laissé une marque durable qui informe toujours ma réponse au paysage", écrit-il dans Anthropocene (Steidl, 2018). Burtynsky commence à travailler à la mine et à l’usine, chez Ford et General Motors. Ses premiers travaux photographiques, sur des carrières, naissent de cet univers. En 1982, il obtient une licence en photographie et, en 1985, fonde l’entreprise Toronto Image Works (TIW). Sa passion devient son métier. Photographe, son premier désir est de montrer des réalités dont tous dépendent, mais demeurant étrangères à la majorité. Ses "paysages industriels" ont débuté comme "une manière fantastique de nous reconnecter à ces mondes". Au tournant du millénaire, lectures et écoutes lui donnent "le déclic" : la question fondamentale soulevée par ces lieux, c’est celle des conséquences de l’action humaine sur la planète. Dès lors, sa pratique photographique sert un engagement écologique. Burtynsky se dote de moyens de toucher un large public : TIW est aujourd’hui un centre de formation et d’exposition majeur ; Thing2Think, société d’impression 3D créée en 2014, permet des images saisissantes ; depuis 2015, le projet multidisciplinaire Anthropocène, fondé avec deux réalisateurs, allie cinéma, photographie, conférences et exposition immersive. Ses œuvres font partie des collections de plus de 60 musées à travers le monde.
Edward Burtynsky est représenté par Nicholas Metivier Gallery, Toronto (Canada).