Démarche artistique
“Nous venons de la nature. Il est important d’avoir une certaine révérence pour elle car nous sommes liés à elle... Si nous détruisons la nature, nous nous détruisons nous-mêmes”, affirme Edward Burtynsky en préambule de toute démarche artistique. Les photographies présentées au Domaine de Chaumont-sur-Loire sont emblématiques de l’œuvre d’Edward Burtynsky dédiée à la défense de l’environnement. Depuis ses débuts comme mineur, ouvrier et photographe, son objectif s’attache à des “paysages industriels”, portant les stigmates de l’action humaine (usines, carrières, champs pétrolifères…). Autre caractère commun aux sites qu’il photographie : leur beauté à couper le souffle – du moins envisagés du ciel. Son intention est claire : si ces images touchent par de multiples attraits, éclat des couleurs, harmonie quasi abstraite des formes, immensité du format dans lequel le regard peut plonger et, grâce à la haute résolution, se perdre dans le foisonnement des détails. Mais plaire n’est pas l’objectif de ce travail, né d’une exigence éthique autant qu’esthétique. Ici, la beauté a mission d’éveiller. “Grâce à l’art, les êtres humains peuvent être beaucoup plus conscients de l’impact de leurs actions”, explique l’artiste.
Une conviction l’anime : celle que les plaies infligées à la terre sont le fruit de la méconnaissance qui sépare les hommes du réel et les enferme dans des mondes factices, clos sur eux-mêmes. Au contraire, pense Burtynsky, savoir que nous sommes liés aux écosystèmes abîmés comme à ceux qui en subissent les effets peut conduire à changer notre regard, puis nos actions. L’artiste ne dénonce pas mais œuvre en pédagogue : “J’aime travailler sur de grands formats, de larges aplats. Quand on se place devant, on peut ressentir une sorte d’expérience corporelle, sensorielle. On a le sentiment de planer au-dessus du paysage, d’avoir le vertige, de développer une relation particulière avec l’endroit observé. Beaucoup disent que ces images sont terribles. Oui. Elles montrent un désastre. Mais nos villes, les bâtiments dans lesquels nous vivons, le sont autant. Ce que vous voyez, c’est notre vie de tous les jours ! Je voudrais montrer que ces mondes sont les nôtres. On ne vit pas en ville, on n’achète pas sa voiture, sans puiser dans des gisements de cuivre ou de fer, sans créer du plastique. Tout est intimement relié. C’est de cela dont je veux parler.”
Formé à partir du grec anthropos, “être humain”, et kainos, “nouveau”, le terme d’anthropocène apparaît au début des années 1990. Formalisé par Paul Crutzen, Prix Nobel de chimie, il fait référence à une période de l’histoire de la Terre qui aurait succédé au temps géologique précédent, l’holocène, dès lors que l’influence des activités humaines sur le système terrestre est devenue prépondérante et son empreinte irréversible. En particulier, le concept attire l’attention sur la trace laissée par l’homme dans les strates géologiques. Un thème auquel Burtynsky est attaché depuis ses premiers travaux dans les carrières, dévoilant en coupe la profondeur des époques passées et la déflagration des changements apportés par l’homme. Depuis le photographe s’est attaché à relever les stigmates apparus partout sur la planète. Très attaché à Chaumont-Photo-sur-Loire, Edward Burtynsky participe pour la troisième fois à l’événement réaffirmant sa volonté de partager ses préoccupations écologiques avec le plus grand nombre. Ainsi avec ses spectaculaires images d’Afrique, l’artiste montre qu’aucun territoire n’est aujourd’hui épargné, qu’il est urgent de passer de la prise de conscience à l’action.
REPÈRES BIOGRAPHIQUES
Edward Burtynsky naît en 1955 à St. Catharines, dans la région des Grands Lacs au Canada. Enfant, il grandit dans l’univers industriel – son père est employé chez General Motors. Adolescent, il rencontre la nature sauvage, la wilderness. “Cette expérience est restée gravée en moi, elle influence toujours la manière dont je réponds au paysage”, écrit-il dans Anthropocene (Steidl, 2018). Burtynsky commence par travailler à la mine et à l’usine, chez Ford et General Motors. Ses premiers travaux photographiques sur des carrières, naissent de cet univers. En 1982, il obtient une licence en photographie et, en 1985, fonde l’entreprise Toronto Image Works (TIW). Sa passion devient son métier. Photographe, son premier désir est de montrer des réalités dont tous dépendent, mais ignorées par la plupart des gens. Ses “paysages industriels” ont débuté comme une “manière fantastique de nous reconnecter à ces mondes”. Au tournant du millénaire, lectures et témoignages provoquent chez lui un déclic : chaque lieu pose une question fondamentale, celle des conséquences de l’action humaine sur la planète. Dès lors, sa pratique photographique sert un engagement écologique. Burtynsky se dote de moyens de toucher un large public : TIW est aujourd’hui un centre de formation et d’exposition majeur ; Thing2Think, société d’impression 3D créée en 2014, permet le tirage d’images saisissantes ; depuis 2015, le projet multidisciplinaire Anthropocène, fondé avec deux réalisateurs, allie cinéma, photographie, conférences et exposition immersive. Ses œuvres font partie des collections de plus de 60 musées à travers le monde.
Edward Burtynsky est représenté par Nicholas Metivier Gallery, Toronto (Canada).