« La sculpture perturbe une société amnésique et affairée. Elle en est l’exact contrepoint. Elle dit :
— là où le monde se presse, que je m’arrête,
— là où la mémoire est floue, que je me souvienne,
— là où tout est utile, que je rêve,
— là où tout s’évanouit, que je me tienne.
Tel est le “Sculptope” de la sculpture. Il n’a jamais changé, c’est à nous de le retrouver. »
Extrait de Bois et dérivés de Nicolas Alquin, Éditions Le temps qu’il fait, 2012.
La connivence d’Alquin et des arbres est née dans l’enfance. Avec ses copains, ils grimpaient aux branches pour invoquer le soleil et la pluie, tambours à la main et flûtes aux lèvres. Des souvenirs extraordinaires et très éloquents sur l’origine de la relation de l’artiste à la nature. « Ce que je peux vous dire d’entrée de jeu, c’est qu’aucune sculpture au monde ne sera aussi belle qu’un arbre », confiait-il à Terra Artistika en 2023. Des arbres, l’artiste en a côtoyé de divers et nombreux. Il est allé à leur rencontre dans leur milieu naturel, au Japon, en Inde comme en Côte d’Ivoire. Et se frottant à d’autres cultures, a beaucoup appris sur ce qu’ils représentent pour l’humanité. Le bois est la matière première qui permet à l’homme d’explorer les formes, bien avant le métal. Materia en latin veut dire bois, comme aime à le rappeler l’artiste. « Tout ce qui a été pensé en volume a d’abord été pensé en bois. »
Alquin, qui a une aversion pour les armatures, souhaite pouvoir à tout moment remettre en cause la sculpture, jusqu’à parfois la couper en deux, la percer, la recoller. Rien ne doit entraver son geste, comme dans le dessin. Le bois donne cette liberté, rappelle-t-il, sans oublier de préciser qu’avec lui le sculpteur est dans « le train de l’histoire ». L’arbre était avant lui, la sculpture sera là après lui. L’artiste n’est présent qu’à un temps donné de transformation de la matière. Dans l’atelier, Alquin reprend une sculpture qu’il n’a pas touchée depuis longtemps. Il ajuste une courbe. « C’est comme un premier chant d’oiseau, quelque chose qui te réveille. A partir de cette ligne, je reprends confiance dans toute la sculpture, je peux tout à coup continuer. C’est comme si je la réveillais ou comme si je me réveillais ».
Toujours, il se souvient de l’arbre debout. Il est pour lui une sorte de boussole. « Non pas une boussole qui indiquerait le Nord, mais une boussole qui indique le ciel. Ce n’est pas pour rien que petit à petit je me suis mis à dorer certaines parties de mes sculptures. C’est vraiment pour témoigner de cette lumière. L’arbre a la lumière en lui. » Et si Alquin ne sculpte pas des arbres, mais des hommes à partir des arbres, c’est bien pour signifier que la lumière ne vient pas de l’extérieur mais qu’elle est en nous. En d’autres termes, inutile de chercher au loin le sacré qui nous habite, peut-être seulement devons-nous mieux nous connaître, nous défaire de tout ce qui nous cache à nous-mêmes comme le sculpteur révèle l’être caché d’un arbre. Pour cela, la taille directe est idéale. Elle permet de « dégager » jusqu’à ce qui doit être présent le soit. « Bien sûr, il y a une forme de départ qui vient d’une intention mais si je n’étais que dans l’intention, je serai dictatorial. » C’est par l’attention que le sculpteur choisit de laisser ou de retirer de la matière. Il doit écouter la sculpture car le travail ne se réalise qu’à deux. Il lui faut être « totalement disponible. »
Inévitablement, il y a des moments de blocage. Faut-il tailler encore au risque de s’aventurer sur un mauvais chemin ?
« Quand je me rends compte de ce point paroxystique où tout d’un coup la sculpture est en train de devenir une petite rengaine qui m’étouffe, je n’ai plus qu’une solution, lui rentrer dedans, la couper, voire la perdre. Oser mourir. » À bien y regarder, l’œil distingue dans chacune des pièces d’Alquin le risque pris, la lutte contre soi et ses mécanismes, pour avoir le courage d’être et de se renouveler. Mais il faut aussi savoir ne rien faire, être en jachère pour plus tard porter de meilleurs fruits. « Je ne peux pas imaginer la culture sans l’agriculture », assure l’artiste. Car « tout vient de là ».
Pour la Saison d’art, ses sculptures habitent la Grange aux Abeilles. Il y a Les passantes, Le guide et L’envol. Pour illuminer ses bois de chêne, l’artiste les frotte de chaux aérienne, cet étonnant corps chimique minéral qui ne grise jamais. « C’est une terre de lumière ». Révélées par cette technique qui en souligne les lignes de forces et le mouvement, elles sont toutes sur le chemin. « Les passantes sont sur le seuil. Le guide est un enfant qui conduit un adulte aveuglé. L’envol se détache du sol dans un mouvement spiralé pour nous emporter dans sa danse », explique Alquin.
Né en 1958 à Bruxelles dans une famille d’artistes, Nicolas Alquin, après avoir étudié la restauration d’œuvres d’art au musée des Arts et Traditions populaires, fréquente les ateliers des sculpteurs Reinhoud d’Haese et Étienne Martin. Il développe son lexique artistique selon trois vecteurs principaux : le bois (en taille directe) ; la cire d’abeille taillée et modelée dans la masse (parfois fondue en bronze) ; et l’encre sépia ou noire (pour des lavis au pinceau). Prenant à rebours les préceptes de la sculpture post-minimale, il déploie une pratique qui rejoue, non sans intensité, l’histoire de l’art, convoquant aussi bien des références à la marge que la grande histoire de la sculpture. Dans un dialogue incessant entre l’héritage judéo-chrétien et l’influence des arts premiers sur l’art contemporain, Nicolas Alquin matérialise à travers ses œuvres une réflexion sur les relations entre le visible et l’indicible, la main et l’esprit, ou encore la maîtrise et l’aléatoire. Ainsi, il n’hésite pas à s’approprier des techniques dites « traditionnelles » (la taille directe du bois en première ligne, le ciselage du bronze) pour les teinter d’influences diverses et les remettre en perspective. Extrait d’un texte de Marc Bembekoff.
Nicolas Alquin est représenté par la Kamil Art Gallery, Monaco, la Galerie Koralewski, Paris et la Galerie Birch, Copenhague.