Démarche artistique
Rapport sur les dernières fouilles archéologiques effectuées au Domaine de Chaumont-sur-Loire durant l’automne 2009 et l’hiver 2010
Après avoir étudié de nombreux documents d’archives, à caractère souvent poétique, concernant le parc et le Château de Chaumont-sur-Loire, certains historiens en ont déduit qu’il existait un lien entre la conception du domaine et le recueil des Mille et une Nuits. En effet, on connaît les rapports qui ont lié François Ier et Soliman le Magnifique, et la fascination qu’exerçaient le monde Ottoman et les fastes de l’Orient sur le monarque français, qui n’hésita pas à s’allier aux Turcs contre Charles Quint.
Grâce à des sondages précis, un certain nombre de lieux ont été individualisés, et les fouilles méticuleuses sur les 8 sites sélectionnés ont livré des traces matérielles et des indices troublants qui permettent de reconsidérer l’hypothèse des rapports entre la poétique du domaine de Chaumont et celle du célèbre conte Persan.
Les chercheurs ont aujourd’hui la certitude qu’il existe un fil conducteur qu’il leur reste à découvrir entre ces découvertes. Ils continuent à interroger les indices et les points communs entre les différents sites, et s’engagent à publier sous peu leurs conclusions.
En fouillant dans les archives de la bibliothèque, les archéologues ont découvert un texte très ancien accompagné de graphiques colorés et de schémas compliqués décrivant une merveilleuse volière dont la forme circulaire voulait évoquer à la fois la perfection géométrique de l’univers, et la sphère intérieure de la psyché humaine. Cette volière admirable , qui abritait une collection d’oiseaux de toutes sortes, disait ce document, était organisée en un certain nombre de secteurs correspondant aux diverses fonctions de la psyché, déterminées par des mots colorés et reliés entre eux par une multitude de liens. Ces liens, aux brillantes couleurs, dessinaient dans l’espace un réseau aérien, au milieu duquel, telles des pensées ou des états d’âme, volaient les oiseaux. Un appartement contigu permettait au collectionneur d’accéder à l’intérieur de la volière au niveau du balcon, et de passer du temps parmi les frôlements d’ailes et les chants. En comparant cette description à l’espace du "Manège des poneys", qui présente les mêmes caractères architecturaux, les archéologues ont pensé que cette architecture avait été détournée de son rêve initial. Ils ont tenté une reconstitution de la volière en suivant les indications du document ancien.
Dans la chapelle, ou plutôt dans le réduit jouxtant celle-ci, les Archéologues ont découvert les fragments de deux métronomes noirs en bois laqué, ainsi que deux grands caissons appartenant à une technologie sonore déjà révolue. Après reconstitution et restauration de ces trouvailles, Ils ont remarqué que les métronomes étaient réglés selon des rythmes correspondant aux fréquences cardiaques de deux personnes différentes, battant tantôt à l’unisson pour ensuite s’éloigner puis se réunir à nouveau. Quant aux caissons sonores, ils laissaient échapper une musique pré - enregistrée, sorte de longue plainte parfois brisée par les battements des métronomes. En outre, ils découvrirent une calotte crânienne qui semblait en argent, à l’intérieur de laquelle était construit un minuscule paysage de ruines comme noircies par un incendie. S’agissait-il, comme il est fréquent dans les thèmes artistiques et religieux, d’un reliquaire ancien, ou d’une Vanité d’un genre nouveau, dénonçant la fuite irrémédiable du Temps et la fragilité de toute chose ? 1
En sortant de la chapelle, incrustée dans le mur, les archéologues ont distingué, grâce à la lumière rasante provenant de l’entrée sur la cour, une forme rectangulaire presque invisible. Après un sondage précautionneux, ils ont réussi à mettre à jour, en parfait état, la grande image d’une sorte de coupole blanche, ou de boîte crânienne incrustée, tel un tatouage, d’un seul grand mot énigmatique : ETERNITY
Le 7 Janvier 2010, dissimulé derrière une grande tapisserie et un coffre massif, les archéologues ont découvert l’accès à une petite salle anguleuse de forme irrégulière, contraire à la géométrie rigoureuse du château. Cette salle obscure, dont les murs étaient peints en rouge sombre, était sourdement éclairée par uns sentence lumineuse et énigmatique : UN MONDE QUI SE FAIT SAUTER LUI-MÊME NE PERMET PAS QU’ON LUI FASSE LE PORTRAIT. Au sol étaient dispersés les vestiges d’une grande maquette de ville entièrement noire , d’aspect plutôt futuriste, qui semble avoir été détruite par quelque désastre oublié ou à venir.
Dans les riches archives concernant le Parc, les chercheurs avaient trouvé plusieurs documents attestant la présence d’un LABYRINTHE sur un site dominant la Loire. Les sondages entrepris furent compliqués par le fait que de nombreux jardins d’agréments avaient été implantés régulièrement dans cette zone du Parc, et par la nature éphémère et fragile des végétaux. Mais c’est en découvrant précautionneusement le sol en ses diverses strates lors d’un carottage pratiqué en plusieurs points d’une parcelle que les archéologues ont identifié le labyrinthe. Son plan ressemblait à celui des circonvolutions géométrisées d’un cerveau, à l’intérieur duquel le promeneur pouvait errer et se perdre... Au centre du terrain de fouilles, ils mirent à jour un grand œil. L’œil du Minotaure ? La direction du domaine décida de reconstituer le Labyrinthe - cerveau pour les visiteurs du Parc à son ancien emplacement.
Repères biographiques
Anne et Patrick POIRIER
FRANCE
Anne Poirier est née le 31 mars 1941à Marseille et Patrick Poirier le 5 mai 1942 à Nantes. Ils demeurent aujourd’hui à Lourmarin dans le Vaucluse.
Après des études aux Arts décoratifs de Paris, ils sont pensionnaires à la Villa Médicis de 1967 à 1972. Dès le début de leur séjour, ils décident de travailler ensemble et de mettre en commun leurs idées et leurs sensibilités.
Anne et Patrick Poirier sont de véritables voyageurs de la mémoire, qu’ils considèrent comme la base de toute intelligence entre les êtres et les sociétés. Ils explorent des sites et des vestiges provenant des anciennes civilisations grecques, romaines, mayas ou indiennes et les font revivre à travers des maquettes et des reconstitutions à échelles réduites. Ils sont à la fois sculpteurs, architectes et archéologues. Ils s’intéressent à la psyché dont ils ne cessent, à travers diverses métaphores, d’essayer de comprendre les structures.
Leurs installations de maquettes de sites archéologiques ruinés, les gigantesques sculptures écroulées, les herbiers et empreintes, et les photographies instaurent des fictions paradoxales qui valent à ces artistes, depuis le début des années 1970, une reconnaissance internationale. En 1984, ils réalisent une commande publique pour l'aire de Suchères sur l'autoroute Clermont-Ferrand - Saint-Etienne, La Grande Colonne Noire. Cette colonne monumentale effondrée au sol (100 M de long sur 15 mètres de haut) est en fait un anti-monument, une immense Vanité, qui dénonce la dérision des pouvoirs et la fragilité des empires. Suivront de nombreux autres anti-monuments dispersés à travers le monde, sous la forme d’orgueilleux monuments réduits à l’état de ruines. En 1992, une autre colonne brisée à Toronto au Canada, Mémoire du futur. À Prato en Italie, une autre colonne disloquée est figée dans sa chute. En 1996, ils sont invités par l’Institut de recherche du Musée Jean-Paul Getty de Los Angeles à organiser une exposition qu’ils intitulent The Shadow of Gradiva, dans laquelle ils mêlent leurs créations personnelles avec les collections du Musée, exposition où ils mettent en évidence leur intérêt pour l’archéologie comme métaphore de la psychanalyse... En 2007, ils exposent Des Reflets de l'âme à la Galerie Alice Pauli à Lausanne en Suisse.
En s’inspirant des récits de la mythologie et à travers l’exploration de cités réelles ou imaginaires, l’œuvre qu’ils élaborent à deux est une métaphore du temps et de a Mémoire. Passé et futur y sont étroitement mêlés, nous donnant à voir la fragilité des cultures et des êtres.
1 Cette composition sonore est l’œuvre de leur fils, Alain Guillaume Poirier, cinéaste et musicien, décédé en 2002.